04.02.2009
LIBERATION
LA CHAIR DE LIVERPOOL : Terence Davies film sa ville avec une délicieuse nostalgie.
Si l'on voulait absolument faire contre mauvaise fortune bon coeur, on pourrait trouver dans la sombre crise économique mondiale qui s'installe le réconfort d'une petite lumière morale : le discours de la raison économique supérieure est en lambeaux. Appliqué au cinéma, ce discours qui a dominé les affaires du monde pendant vingt ans nous disait qu'il fallait conformer les films au Saint Marché. C'était comme un mouvement inéluctable et tous ceux qui refusaient d'emprunter ce sens unique de l'histoire ne pouvaient qu'appartenir à la marge, au folklore artiste, se condamnant progressivement à une mise hors jeu du système, une déconnexion des "réalités économiques", voire aux pages cinéma de Libération ...
Une film comme Of Time and the City, de Terence Davies est de ceux qui disent merde, et merveilleusement merde à toutes ces idéologies de la servitude économique et particulièrement à celles qui voudraient maintenir le cinéma en esclavage. D'un détachement impavide à l'égard de logiques commerciales en ruine, il résonne du même coup comme un instrument foncièrement juste et synchrone avec l'air du temps.
Dévitalisation. Evocation nostalgique mais pas mélancolique de Liverpool, ville natale du cinéaste qui y vécut vingt huit ans, ce document qui joue avec les règles de son propre genre se définit aussi en sous-titre comme "a love song and a eulogy" (une chanson d'amour et une éloge funêbre). On aurait également pu dire poème, portrait de ville, rêve impressionniste ou confession. Parti à la recherche des souvenir fantômes de son enfance, puis de sa jeunesse qu'il confronte à un splendide stock d'images et de sons d'époque, Terence Davies procède avec une espèce de simplicité et de grandeur artisanales, élaborant un film très simple dans son principe mais qui ouvre toute sa place au sensible. Noyau cardinal, le sensible s'entend ici dans toutes ses dimensions : l'affectif, bien sûr, mais aussi l'humour, la révolte, le mysticisme ou la sexualité. Sans oublier la musique, l'auteur de l'inoubliable Distant Voices, Still Lives, renouant ici avec les sortlèges qui en font un véritable cinéaste compositeur, un artiste de l'oreille, du morceau et de la partition. Le mouvement principal dont témoigne l'auteur à propos de sa ville adorée, c'est que si le passage des temps modernes (de l'après guerre aux années 2000) sur Liverpool a été particulièrement spectaculaire et destructeur, ce n'est pas tant sur les décors et les paysages, en effet balayés et remplacés, que sur les peuples de la ville, les corps et les visages. Of Time and The City enregistre tout autant la dévitalisation populaire de la ville que le rapport transformé de tous ses habitants au monde et à la vie. Hors du champ de la vision mais pas de l'audition, c'est toute la Grande-Bretagne de cette période qui sourd aussi d'une bande-son aussi riche en extraits de musique qu'en stock-shot BBC.
Elixir. A peine masqué derrière l'élégie urbaine et la conscience politique, un chant personnel délivre de surcroît ses stances régulières. Comment le pieux enfant Davies est-il devenu ce voyeur impénitent ? Comment l'adolescent vire t-il athée ? Comment le cinéaste mûr joue t-il désormais à blasphémer ? Glissant sans cesse du solennel au joyeux, de l'émouvant au comique, Davies dessine en filigrane à son tableau tout un itinéraire intime, dans une sorte d'exercice de sincérité à la fois profond et léger, d'autant plus bienvenu et réconfortant que les nouvelles de ce cinéaste ont toujours été trop rares.
D'une certaine façon, avec les images d'archives, le montage, la voix off et le bouquet très métissé des citations (de la Bible à Peggy Lee ou T.S. Eliot), Davies forge un cinéma de la mémoire sensorielle qui est une sorte de travail symétrique à celui du forgeron Godard lorsqu'il s'emploie à inventer un cinéma de la mémoire historique. Biographie jusqu'à l'introspection, Of Time and the City décante ainsi progressivement une formule vraiment originale d'auto-document, un élixir très britannique de cinéma musical et proustien.
Olivier Séguret

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