31.12.2008
LE MONDE DU 04/02/2009
LE MONDE | 04.02.09
Le rideau rouge d'un vieux cinéma s'ouvre sur le générique de ce film en noir et blanc, au rythme du piano de Liszt. Enchaînement sur un défilé de fastueux bâtiments, au son des grandes pompes de Haendel. Cette ville honorée comme une cité antique, nous n'en sortirons pas, des premières images la montrant en 1800, du temps de sa splendeur, importante étape du commerce maritime, à celles dépeignant ses quartiers pauvres, immeubles démolis, taudis en béton, architectures arborant le "génie du maussade".
Enrobé d'un lyrisme tour à tour mélancolique et narquois, ce documentaire est plus que le portrait de Liverpool décrépit au fil du temps. C'est en même temps l'autoportrait du cinéaste, qui y naquit en 1945, sa déclaration d'amour scandée d'un commentaire off, dit par lui-même. Un poème visuel et sonore enrichi de citations de Joyce ("Ce que vous êtes aujourd'hui, nous l'avons été jadis"), Tchekhov ("Les meilleurs moments passent sans laisser de traces"), Engels sur la pauvreté, et la chanteuse Peggy Lee en contrepoint ironique d'un travelling sur des immeubles ouvriers ("Notre véranda exigera une vue sur les verts pâturages").
"Où es-tu, ô le Liverpool que j'ai aimé ? Ô temps, ô moeurs..." : à l'affût de son passé évanoui, des voix qui se sont tues, le réalisateur de Distant Voices, still Lives (1987) mêle l'histoire et l'évolution socio-économique, des souvenirs intimes et la mémoire collective, lieux vénérés ou abhorrés, le cinéma et la musique.
Plans volés d'aujourd'hui, chronologie en zigzag, images d'archives. Demeures victoriennes et enfants sur terrains vagues, statues de saints et églises sécularisées où l'on vient siroter des cocktails, terrains de football d'avant la perversion du sport par l'esprit mercantile, radio en Bakélite, belle époque des comédies musicales et mélos, femmes à la lessive, guerre de Corée et fièvre de crooners, fastueuses noces d'Elizabeth et cartes de rationnement, fin de l'Empire britannique et haine du rock'n'
roll, course hippique et marche orangiste, nouvelle station balnéaire, danse et roudoudous, éclosion des Beatles et "notaires de province", chocolat chaud et tartines, rengaines aux paroles surannées...
UN UNIVERS QUASI DÉFUNT
En fin de flash-back, sur fond de ciel assombri, quelques vers de T. S. Eliot pour dire la nostalgie des femmes aimées : sa mère et ses soeurs. "Bonsoir mesdames, bonsoir mes chères. Bonsoir. Bonsoir. Bonsoir." Cet hymne à un univers quasi défunt est hanté par l'enfance, la violence imposée aux démunis, aux soldats, l'amour du cinéma (glorieuse arrivée de Gregory Peck au Ritz Theatre), la mort des êtres chers et de ce qui nous berça jadis. Mais surtout, par l'empreinte de l'Eglise catholique et la répression du désir homosexuel, dont Terence Davis se sentit tôt l'otage.
L'esprit troublé, il grandit devant ces autels où il entend Satan lui murmurer : "Je finirai bien par t'avoir !" Le voilà tremblant de la colère de Dieu alors qu'il ressent un émoi devant des corps d'hommes, tel Dirk Bogarde dans La Victime.
Tiraillé entre les règles d'une Eglise minoritaire et la loi qui condamne, il erre encore de sites à cantiques en salles où l'on projette Un amour pas comme les autres, Tout ce que le ciel permet. Jusqu'à s'en prendre à Pie XII, faire de l'humour noir sur le cardinal Heenan ("la Schiaparelli du Vatican"), un certain clergé ("Clitoris le Nième"), au prix d'un certain désespoir ("On a espéré le paradis, on a eu l'anus mundi").
Plein de chair poétique, littéraire en diable, le texte est enflammé, acéré, ravageur, fervent, superbe, et son emballage musical au diapason, surfant des Hollies aux Spinners, de Mahler à Brahms. Of Time and the City oppose l'opulence de la monarchie aux malheurs du peuple, clame la douleur d'un garçon conditionné à se sentir pécheur. Avec une grandeur verbale qui n'est pas indigne de Shakespeare.
Documentaire anglais de Terence Davies. (1 h 14.)
Jean-Luc Douin

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