04.02.2009
L'HUMANITE
CHANSON D'AMOUR
Liverpool. Un film poème rend hommage à la ville et au petit peuple qui en est le sel. Admirable.
OF TIME AND THE CITY, de Terence Davies
« Si Liverpool n’existait pas, il faudrait l’inventer. » Cette citation de Myrbach, par la voix de Terence Davies qui nous accompagnera tout au long de son film poème, double son ouverture visuelle. Les rideaux rouges d’une scène s’écartent devant un noir et blanc d’archive que nimbe la nostalgie de son grain avant de faner à leur tour dans la grisaille. Au bout d’un tunnel qu’a transpercé un train furieux, apparaît la ville du début du XIXème siècle, au temps de sa splendeur économique.
Le cinéaste va entreprendre, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui une navigation à vue que forgent les souvenirs des vingt-huit premières années de sa vie au sein du petit peuple de Liverpool. Il nous embarque, en allers-retours, dans un univers recomposé de fragments qui mêlent étroitement l’intime et le collectif, éclaboussures de la grande histoire et préoccupations récurrentes de l’auteur.
Ainsi du catholicisme dans l’implacable magnificence d’une église où des ors comme déversés du ciel congèlent grandes orgues et pièta, refusant toute miséricorde. On la quittera par un travelling arrière glissant comme une perte de foi, et de ce retrait on imagine la fracture obligée qu’a subie le réalisateur apprenant que son homosexualité le vouait à Satan. Et que ces lieux de culte désacralisés aient été transformés en boîtes branchées où la jeunesse tressaute ne semble pas désaltérer sa rancune. Et non plus celle qui porte, non sans humour, aux fastes qu’étale sans vergogne la famille royale. Le mariage de « Betty Windsor et Phil », en couleurs saturées, ressuscite ces crépitements de diamants sur l’hermine qui pare les dignitaires et garde leur morgue au chaud. Une liesse naïve rassemble cependant le petit peuple en banquets de charcuterie. C’est que ses loisirs sont rares. Son quotidien harassant.
Et Terence Davies excelle à en prélever l’humble grandeur dans l’intelligence qu’il en a, déjà à l’œuvre dans son film Distant Voices, still lives sorti en 1988 et qui nous transmettait les échos de ces existence modestes et à lui familières.
L ‘acuité de son regard puise à un creuset de tendresse où s’abîme tout manichéisme au profit d’une analyse de classe qui conteste à l’ordre des choses toute divine immuabilité ». Si les désirs sont obscurs nulle misère n’est impénétrable. Celle des taudis qui rongent un empire que la couronne voir se déliter. Petits enfants jouant sans jouets aux confins de leurs terres. Familles qui reconstituent sur les perrons toute une sociabilité que l’exiguïté des logements interdit. Jeunes femmes d’hier et d’aujourd’hui poussant des landaus dans des rues vides. Jadis elles dévalaient des murs bruns de maisonnettes mitoyennes qui se partageaient des jardinets grands comme un drap. Plus tard furent les démolitions brutales, l‘abandon que pleuraient les fenêtres crevées. Et puis vinrent les barres de béton. Si la colère du cinéaste est souvent palpable, elle ne noircit pas son dessein.
Le film vibre de la joie de ces multitudes entassées dans les stades du dimanche, sur les plages de West-Brighton, où l’on retrouvera celles d’aujourd’hui. Il frémit de la passion de Terence Davies pour le cinéma « où c’était tous les jours Noël », des souvenirs de Noël aux effluves enlacés et l’exceptionnel rôti de porc et du faux Chanel de ses sœurs, de son amour de la musique classique qui devait pour lui supplanter le rock n’ roll dans la ville des Beatles. Sibelius et Chostakovitch, Carl Jung et Friedrich Engels, Joyce et les fish and chips, du temps long à l’évocation légère, le rythme de la mémoire varie jusqu’au soleil rouge qui, tous les matins, continue de se lever.
Dominique Widemann

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